Chrei, vestige discret d’une armada de pierre
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Par:
- Ky Chamna
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28 septembre 2025, 16:15
SIEM REAP — Le temple de Chrei témoigne de cette vérité : malgré les assauts du temps et des éléments, le génie bâtisseur des anciens Khmers a permis à ces monuments de traverser les siècles, demeurant debout alors que générations et civilisations passent.
Si la majorité des visiteurs converge vers Beng Mealea—temple majeur de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe, époque de l’Empire khmer—peu connaissent les trésors cachés du temple de Chrei. Cet édifice discret à un peu plus d’un kilomètre, à l’écart de la route principale et perdu dans la forêt, attire rarement l’attention des voyageurs.

Chrei n’est que l’une de ces nombreuses structures oubliées qui jalonnaient autrefois la région reliant la cité d’Angkor à celle de Preah Khan Kampong Svay, aujourd’hui située dans la province de Preah Vihear.

Au sud du temple de Beng Mealea, la route en béton laisse soudain place à une piste de terre rouge, chaotique, criblée d’ornières. Progressivement, le vrombissement des voitures touristiques s’efface, remplacé par un profond silence. De modestes maisons sur pilotis et quelques échoppes où l’on vend boissons et condiments ponctuent le chemin. Sous la couverture nuageuse qui gagne le ciel—phénomène classique de la saison des pluies cambodgienne—on croise des villageois sur leurs robustes motos, pressés de rapporter les récoltes du champ avant l’averse.

Après moins de dix minutes, on aperçoit le panneau d’entrée menant au sanctuaire de Chrei.
À l'orée de la route, de lourdes dalles de pierre forment une plateforme où les racines s’enchevêtrent en tout sens et en toute profondeur.

Vers l’entrée est, une série de bornes décorées, brisées ou enfoncées dans le sol meuble, jalonnent l’accès. Ces éléments ornementaux signalaient autrefois l’entrée des temples dans l’architecture religieuse khmère.
Après quelques pas sur les sentiers détrempés, le visiteur découvre un grand portique finement sculpté, massif quoique esquinté, recouvert de champignons et de branches tordues. Des madriers de bois, placés à titre temporaire, soutiennent les linteaux disloqués dont la stabilité est menacée après des siècles de luttes contre le climat et la pesanteur.

Au fil des siècles, linteaux, frontons, corniches sculptées et balustres de pierre se sont effondrés. Par endroits, les murs percés offrent un aperçu de l’intérieur autrefois prospère du complexe religieux.
Édifices fracturés, tours croulantes, décors rongés par l’érosion, malgré tout, Chrei résiste et demeure, défiant le triomphe inéluctable du désordre.

L’exploration de l’enceinte intérieure s’avère délicate, voire risquée à la saison des pluies. Le sol, glissant à cause des mousses, dissimule parfois des animaux dangereux dans ses anfractuosités.
En contournant le périmètre du mur, on accède à de petites portes effondrées et à un vaste bâtiment, temporairement renforcé par des câbles d’acier dans le cadre d’une restauration d’urgence orchestrée par les autorités patrimoniales locales.

Découvrir l’un de ces temples « solitaires », ignorés des circuits classiques, procure une expérience singulière. Bruissement des cigales et gémissements des branches dans le vent, chute discrète des feuilles mortes, murmure du vent dans la canopée.

Face à la démesure et à la complexité des cités khmères antiques, Chrei n’est qu’un vestige parmi des centaines, voire des milliers, d’autres monuments préangkoriens ou angkoriens disséminés à travers le Cambodge.
Situé à quelque 60 km du centre de Siem Reap, le temple est désormais très facile d’accès : une partie s’effectue sur la Route Nationale 6, une autre sur la nouvelle voie menant à l’aéroport international de Siem Reap-Angkor, et un tronçon sur la route provinciale 64. Seul le dernier kilomètre, surtout en saison des pluies, demeure cahoteux.

Localiser le temple de Chrei près de Beng Mealea sur Google Maps :
13.470908346142009, 104.24586899781094