Cambodge–États-Unis : le retour d’Angkor Sentinel marque un tournant diplomatique
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Par:
- Teng Yalirozy
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31 octobre 2025, 16:15
Le Cambodge et les États-Unis reprendront, pour la première fois depuis huit ans, leurs manœuvres militaires conjointes Angkor Sentinel, suspendues depuis 2017. Ce rétablissement symbolise un tournant majeur dans leurs relations de défense, après le rôle de médiateur joué par Washington dans la signature de l’accord de paix entre le Cambodge et la Thaïlande, le 26 octobre, lors du 47ᵉ Sommet de l’ASEAN.
Selon la Maison-Blanche, le président Donald Trump et le Premier ministre Hun Manet se sont rencontrés officiellement pour la première fois cette semaine. Les deux dirigeants ont convenu de relancer les exercices militaires conjoints, interrompus à la suite de tensions diplomatiques croissantes à la fin des années 2010.
Dans le cadre de ce rapprochement, Washington a annoncé la levée de l’embargo sur les ventes d’armes au Cambodge et offrira de nouvelles formations à des officiers khmers dans des académies militaires américaines telles que West Point ou l’US Air Force Academy.
Lors du Sommet de l’ASEAN à Kuala Lumpur, le président Trump a assisté à la signature de l’accord de paix entre Phnom Penh et Bangkok, mettant fin à plusieurs mois d’affrontements frontaliers. L’accord engage les deux pays à retirer leurs troupes, à permettre l’accès humanitaire et à régler leurs différends futurs sous supervision régionale.
Pour l’analyste géopolitique basé aux États-Unis Ear Sophal, cette reprise témoigne d’un intérêt stratégique partagé : le Cambodge cherche à diversifier ses partenariats militaires au-delà de la Chine, tandis que les États-Unis renforcent leur stratégie indo-pacifique à travers un dialogue renouvelé avec Phnom Penh.
« Il ne s’agit pas d’un renouveau sentimental, mais d’un rapprochement calculé fondé sur des intérêts communs », a-t-il commenté, soulignant toutefois que Pékin pourrait voir d’un œil inquiet ce réchauffement, compte tenu de sa coopération militaire étroite avec Phnom Penh, notamment dans la modernisation de la base navale de Ream.
« Cette réouverture n’est pas idéologique, elle est pragmatique », a ajouté Ear Sophal. « Elle signifie que le Cambodge n’est pas entièrement dépendant de la Chine, même si Pékin cherchera à préserver son influence privilégiée. »
Him Raksmey, directeur exécutif du Centre cambodgien d’études régionales (CCRS), a salué cette évolution comme « un pas constructif vers le renforcement de la confiance et des liens bilatéraux ». Selon lui, la reprise d’Angkor Sentinel « constitue un pont vers une amitié et des objectifs partagés ». « Une relation stable entre le Cambodge et les États-Unis est essentielle non seulement pour les deux pays, mais aussi pour la paix et la prospérité régionales », a-t-il poursuivi. « Pour les petits États, disposer de partenaires fiables permet de faire entendre leur voix et de défendre leurs intérêts sur la scène internationale. »
L’exercice Angkor Sentinel avait été suspendu en 2017 alors que le gouvernement cambodgien invoquait la préparation des élections communales et une campagne nationale antidrogue. En réalité, la décision s’inscrivait dans un contexte de tensions diplomatiques, Washington ayant dénoncé la répression de l’opposition et la restriction des libertés publiques.
Pour Ear Sophal, la reprise illustre un changement d’approche américaine : « Washington privilégie désormais un engagement pragmatique, en combinant objectifs sécuritaires et préoccupations de gouvernance. » Les États-Unis, selon lui, cherchent à maintenir le dialogue stratégique sans renoncer à leurs valeurs. « Les droits humains ne disparaissent pas de l’agenda américain, mais ils sont intégrés à une politique d’équilibre : coopérer sur la sécurité tout en continuant à faire pression pour une meilleure gouvernance. »
Him Raksmey estime enfin que la période actuelle offre aux deux pays l’occasion de redéfinir leur partenariat sur la base de la confiance et du respect mutuel. « En travaillant côte à côte, le Cambodge et les États-Unis peuvent bâtir une coopération durable au bénéfice réciproque », conclut-il.
Cette reprise intervient après plusieurs gestes de bonne volonté : en juillet dernier, les deux armées avaient renoué un dialogue officiel sur la coopération en matière de défense, et en décembre 2024, le navire de combat américain USS Savannah avait accosté cinq jours à Sihanoukville — signe avant-coureur d’un rapprochement désormais confirmé.